« 20 ans d’écart » : Que voilà un film au matraquage médiatique certain.
Bon, si vous ne savez pas de quoi il s’agit, c’est ça rappelez-vous:
La génèse:
Vous êtes productrice, vous frisez la cinquantaine et vous venez de finir « cinquante nuances de grey ». Vous décidez donc de produire un film où une milf se tape un petit jeune mais attention hein ils s’aiment vraiment en fait, sinon ça fait un peu trop coup d’un soir
Alice Lantins a 36 ans. Elle est belle, ambitieuse et fait preuve d’une impeccable conscience professionnelle au point d’en oublier sa vie privée. Bref, elle a tout pour devenir la prochaine rédactrice en chef du magazine « Rebelle », tout sauf son image de femme un peu trop sérieuse. Mais lorsque le jeune et charmant Balthazar, à peine 20 ans, va croiser le chemin d’Alice, le regard de ses collègues va inexplicablement changer. Réalisant qu’elle détient la clef de sa promotion, Alice va feindre la comédie d’une improbable idylle.
Traduction: C’est une femme approchant la quarantaine (super attirante pour son âge) qui va faire semblant de sortir avec un jeune (banal mais pas immonde non plus) mais oulalala en fait ils vont vraiment tomber amoureux comme c’est inattendu.
Je vous laisse regarder attentivement la bande-annonce:
La bande-annonce officielle
Voilà ce qu’il convient de qualifier de « film super commercial ».
(En même temps, un film qui n’est pas commercial, et donc qui n’est pas fait pour se vendre, c’est un peu con, mais là n’est pas le propos.)
Avant toute chose, je rappelle la définition de commercial: Qui vend du rêve. Traduction: Qui vous vend de l’illusion sans rapport quelconque avec la réalité, en vous prenant au passage pour un con être superficiel.
Analysons-donc un peu le mécanisme qui fait que ce film va faire un carton:
Traduction de la bande-annonce en langage marketing « décodé »:
• 0:00 – 0:08 Poser le personnage principal
Alors, on va présenter une fille à laquelle le public cible primaire (femmes de 35 à 49 ans) doit pouvoir s’identifier facilement. Mais on va en faire une version « mieux » que la réalité, parce qu’il ne faut pas prendre les gens pour des cons, mais il ne faut pas oublier qu’ils le sont (merci les inconnus).
Bon on va prendre une fille d’environ 40 ans, elle est belle, intelligente (parce qu’elle a un bô travail), et célibataire (très important, la plupart des filles dans les films sont disponibles).
- Hey les mecs, pourquoi on fait pas l’inverse? Je veux dire un beau mec célibataire pour qu’il finisse avec une jeunette (ou une pute, un peu comme dans pretty woman)?
- Jacques Edouard, vous vous oubliez là! C’est réducteur pour l’image de la femme tout ça! Non il vaut mieux que ce soit elle qui « dirige » l’action amoureuse, c’est plus flatteur, plus vendeur pour notre cible primaire, ne soyez pas con.
• 0:08 – 0:20 Etablir un contexte initial
Continuons. Comme l’héroïne doit être à l’image de ce que les femmes de 35-49 ans rêvent d’être (ou pensent être selon les cas), il faut qu’elle soit dans un milieu un minimum friqué. Alors on va lui trouver un boulot de… Tiens patron, c’est bien ça patron! Non un truc dans le journalisme, c’est plus proche du peuple… Quoi? Le côté patron ça fait un peu trop « France d’en haut »? Bon bah on va la mettre « assistance patron », voilà…
Et donc on va faire la rencontre avec le petit gigolo jeune naïf dans un milieu typique des hommes d’affaires…
- La salle de réunion!
- Jean-Edouard, vous sortez. Une salle de réunion ça fait pas rêver. Qui dit patron dit entrepreneur, qui dit entrepreneur dit « qui bouge tout le temps » et donc avion. Voilà, une rencontre dans un avion, ça c’est cool. Faudrait pas que les gens payent pour voir des gens dans leur vrai milieu professionnel quoi, faut les faire rêver bordel !
Ah et à ce propos, trouvez-moi une actrice avec des gros seins. Et je veux qu’on les voit dans les 10 premières secondes. Bah oui, notre cible secondaire ça reste des hommes…
Donc, une rencontre en avion. Le jeune on va lui faire faire le con, parce que ça marque le contraste avec la femme sérieuse et tout, très 2013 tout ça.
- Et vous êtes sûr qu’on ne pourrait pas échanger l’homme et la femme dans le scénario?
- Imaginez 2 secondes la scène de départ: Une jeune fille qui fait la conne à côté de l’homme d’affaire super sérieux dans l’avion. Là encore, trop rabaissant pour l’image de nos vaches à lait notre public qu’on aime tant.
- Le petit jeune aussi on le met dans un milieu friqué?
- Ouais. Et branché aussi si possible. On vend du rêve là, donc nos pantins doivent être au top !
• 0:20 – 0:29 L’élément perturbateur
- Allez, je veux des idées maintenant! Pourquoi une femme d’affaire de 40 balais irait s’intéresser à un gosse banal ?
- …Parce qu’elle a oublié sa clé USB?
- Non ça c’est vraiment trop nul, mais je garde l’idée quand même ça pourrait servir. Alors, autre chose?
- Mmmh… Elle doit sortir avec lui pour raison professionnelle?
- Marc-Antoine on vous l’a déjà dit 1 000 fois: Pas de prostition dans nos films ! Okay c’est vendeur mais n’oubliez pas que ce sont des femmes qui vont aller voir ce truc en masse !
- Nan mais ça serait pas professionnel pour le cul tu vois, ce serait juste professionnel pour la comm’ ! Genre elle doit se taper un jeunot parce que sans ça elle aura pas une image assez dynamique pour briguer THE place de patron ! Mais en fait elle ferait semblant de se le taper, parce qu’on peut pas faire dans le trop trash quand même. Mais au début. Après on leur fait une bonne scène de désir passionné.
- Mais attendez Marc-Antoine, si on regarde ça avec un peu de recul, on a quand même une femme qui est obligée de jouer avec sa vie amoureuse pour son travail! C’est pas tip-top ça niveau éthique et respect de la femme !
- Bof, les spectateurs seront trop pris dans l’histoire, ils remarqueront rien. Le recul c’est pas leur truc à ces péquenots.
- Vendu.
- Hey les mecs j’ai une idée!
- Tiens, Jean-Abdul a une idée. Pas mal pour un stagiaire qu’on payera pas. Alors, cette idée?
- Et si on mettait une petite musique d’ascenseur derrière, en fond?
- Ah c’est excellent ça! Ça évoquerait le côté « notre quotidien décalé », pas bête du tout! Et en anglais la musique, rapport au rêve américain, réussite tout ça. C’est très sous-jacent, mais ça compte.
• 0:29 – 0:42 La révélation
- Bon, et donc va falloir amener cette histoire de femme cougar en douceur. Il faudrait que ce soit comme si le mec lui tombait dessus à la femme, voyez? Genre c’est pas sa faute la fille elle a rien demandé mais POUF elle doit faire semblant de sortir avec lui.
- Ça la dédouane, ça enlève de la responsabilité, ça débranche le cerveau, c’est super ça. J’aime beaucoup. En plus une grosse arriviste qui joue la comédie avec un petit jeune ça a un côté réaliste.
- Mais attendez faut pas la rendre antipathique non plus la fille.
- Mais on s’en fout elle a des gros seins on t’a dit !
- Oui mais ça marche pas sur les autres filles ça. Donc je propose qu’au début elle soit hyper choquée et tout…
- Ouais, mais elle laisse faire quand même bien sûr…
- Bah oui sinon y’a plus de film.
- Tiens ça ferait une super affiche ça: Le mec il embrasse la fille passionnément, mais elle, elle a un air choqué et tout (mais elle laisse faire). Un petit côté « MILF (Mother I’d Like to F*ck) » pour attirer les mecs 15-35, un petit côté « oh mon dieu nan c’est mal » pour attirer les filles 15-49.
- Vendu.
![7758861740_20-ans-d-ecart-avec-rtl[1]](http://www.voxmakers.fr/wp-content/uploads/2013/03/7758861740_20-ans-d-ecart-avec-rtl1.jpg)
• 0:42 – 1:08 On y va à fond les manettes
- Le ton est donné, alors maintenant on peut tirer dessus à fond !
- On fait entrer la fille en mode « salope en cuir »?
- Ouais ça fait triper à la fois le public féminin et le public masculin ça, le côté femme fatale c’est toujours très bon. Mais par contre, on la tourne un peu à la dérision quand même. Le second degré ça passe toujours mieux, il faudrait qu’elle soit volontairement un peu ridicule par moments.
- Et puis on met une bonne musique bien rock derrière aussi pour le côté rebelle et tout !!
• 1:08 – 1:30 Chauds les marrons
- Et maintenant on continue et on achève la masse avec du sexe!
- Mais nan, on vous a déjà dit pas de putes à vous…
- Alors on va tourner ça en mode grand public : C’est la même chose mais avec une « femme et un homme qui se laissent aller à la passion dévorante qui les enivre »
- Ouais mais on peut pas mettre que ça non plus, après ça va se voir qu’on vend du fantasme…
- Attends, on cale une leçon de morale ! Comme ça hop, ni vu ni connu je t’embrouille !
- Du cul et de la morale dans la même séquence ? Attendez les gens sont pas cons ils vont le voir que c’est du bricolage…
- Mais non, suffit de mettre une paire de gags, et une musique un peu entrainante « lifestyle » derrière, ça passera comme une lettre à la poste !
• 1:30 – Fin: Clique salope
- …Bon, et comment on la termine votre bande-annonce là?
- Euh… On les colle au pieux?
- Non, déjà fait, trop ringard… Il faudrait ajouter une pointe de réalisme, je sais pas… Encore un peu de « nan mais c’est pas bien, mais on cède à la passion dévorante qui nous enivre quand même »?
- Ouais, et on rajoute un petit côté « on se lâche » avec de la boîte de nuit, de la picole ou du pétard, ça fait jeune et ça fait cool. Ah et on les fait parler comme des bobo (« j’avais perdu ton neume-beurre »).
- Ils sont tous comme ça les jeunes?
- Nan mais on s’en fout, ça FAIT jeune. C’est comme la quarantenaire, là;
En vrai une quarantenaire, c’est ça (source: 20min.ch):

Pas ça (Source: elle.fr):

- Et on termine sur BOUM la date dans ta face ! Emballé, c’est pesé, au suivant !
- …Dîtes, c’est moi ou on vient de vendre une histoire de fantasme de milf à toute la France là…?








